Article adapté de la chronique originale de Guillaume Chéreau « La lutte contre les manipulations de l’information (LMI) : un nouveau champ d’entraînement pour les entreprises », publiée dans le Journal Du Net.

Pendant plusieurs années, les exercices de crise cyber ont principalement été construits autour des attaques par rançongiciel. Ces scénarios restent aujourd’hui incontournables, mais ils ne couvrent plus l’ensemble des menaces auxquelles les organisations sont exposées. Les campagnes de manipulation de l’information, portées via les réseaux sociaux, les médias ou des dispositifs d’influence coordonnés, ciblent désormais directement la réputation, la confiance et la perception des entreprises. Dans ce contexte, la lutte contre les manipulations de l’information (LMI) devient progressivement un nouveau champ d’entraînement pour les organisations.

Pourquoi les exercices de crise cyber restent encore largement centrés sur les rançongiciels

Depuis plusieurs années, les dispositifs d’entraînement cyber reposent largement sur un scénario devenu presque systématique : l’attaque par rançongiciel. Les organisations se préparent à des situations mêlant chiffrement des systèmes, exfiltration de données, interruption des opérations, pression médiatique et enjeux de continuité d’activité.

Ces exercices ont profondément transformé la manière dont les entreprises abordent la gestion de crise cyber. Ils ont contribué à structurer les cellules de crise, à professionnaliser les mécanismes de réponse et faire entrer ces sujets dans les comités de direction.

Cette montée en maturité reste indispensable. Pour autant, elle ne permet pas toujours de répondre à une autre catégorie de menace désormais en forte progression : les manipulations de l’information.

Dans son guide de sensibilisation rédigé avec le CDSE, VIGINUM rappelle ainsi :

« Pas une semaine ne se passe sans que les équipes de VIGINUM ne détectent une tentative d’ingérence étrangère ou de déstabilisation visant nos entreprises [françaises]. »

Cette évolution modifie profondément la nature des scénarios de crise auxquels les entreprises doivent désormais se préparer.

Manipulation de l’information : une menace qui vise désormais la confiance et la perception

Dans une attaque cyber classique, l’objectif consiste généralement à compromettre un système d’information, bloquer une activité ou voler des données. Les campagnes de manipulation de l’information suivent une logique différente : elles cherchent avant tout à fragiliser la confiance autour d’une organisation, à la décrédibiliser. 

Ces opérations prennent naissance à l’extérieur de l’entreprise. Elles se développent sur les réseaux sociaux, dans les médias, via des influenceurs ou à travers des contenus volontairement détournés de leur contexte.

La menace devient alors informationnelle, cognitive et réputationnelle. La cible n’est plus uniquement l’infrastructure technique, mais la perception même de l’organisation par son écosystèmes et ses parties-prenantes. 

L’une des particularités de ces attaques réside dans le fait qu’elles peuvent produire des effets majeurs sans qu’aucune faille technique ou humaine n’ait été exploitée. Les campagnes reposent plutôt sur des narratifs trompeurs, des contenus manipulés ou des opérations coordonnées particulièrement difficiles à attribuer.

Les conséquences, elles, restent très concrètes : perte de confiance, pression médiatique, déstabilisation économique ou encore risques sécuritaires.

Pourquoi la lutte contre les manipulations de l’information (LMI) impose de repenser les exercices de crise

Les exercices de crise traditionnels reposent généralement sur des mécanismes bien identifiés : détection d’un incident, confinement, remédiation puis reprise d’activité.

Ces scénarios supposent souvent un périmètre relativement maîtrisé, des acteurs identifiables et des chaînes de décision déjà structurées.

Les crises liées aux manipulations de l’information fonctionnent différemment. Dès les premières phases, elles s’inscrivent dans un environnement beaucoup plus ouvert et complexe, où interviennent médias, réseaux sociaux, partenaires économiques, institutions, influenceurs ou parfois même autorités étrangères.

Dans ce contexte, la gestion de crise ne consiste plus uniquement à traiter un incident technique. Les organisations doivent également être capables de coordonner des prises de parole cohérentes, mobiliser des relais crédibles et activer des alliances au-delà de leurs propres canaux de communication.

Or, ces dimensions restent encore peu exercées dans les dispositifs classiques de gestion de crise cyber.

La lutte contre les manipulations de l’information (LMI) nécessite donc de nouveaux playbooks capables d’intégrer :

  • la pression médiatique,
  • la multitude d’intervenants (influenceurs, trolls…). 
  • l’incertitude informationnelle,
  • les phénomènes d’influence indirecte,
  • la temporalité extrêmement rapide des réseaux sociaux,
  • et la complexité d’un espace informationnel ouvert dans lequel l’organisation ne maîtrise plus totalement le rythme de la crise.

Ces exercices doivent être en mesure de simuler une réelle manoeuvre informationnelle pensée par une intelligence hostile et des environnements beaucoup plus instables et poreux, dans lesquels les repères habituels de la gestion de crise deviennent plus difficiles à identifier.

Jeux Olympiques de Paris 2024 : un exemple concret d’ingérence informationnelle visant les entreprises

Les Jeux olympiques et paralympiques de Paris 2024 ont illustré de manière particulièrement visible la montée en puissance des risques liés à l’ingérence informationnelle.

L’écosystème économique gravitant autour des Jeux a été directement exposé à des opérations de manipulation de l’information. Sponsors, opérateurs de transport, prestataires, acteurs de la sécurité, entreprises de l’événementiel ou marques partenaires ont été concernés par ces manœuvres.

Les opérations observées ont visé directement ou indirectement plusieurs acteurs liés aux Jeux, notamment le Comité international olympique (CIO), les sponsors, la Ville de Paris ou encore certaines institutions dont l’identité a été usurpée, comme Amnesty International ou la DGSI.

Les modes opératoires documentés montrent une forte diversité des techniques employées :

  • campagnes de boycott,
  • hashtags polarisants,
  • faux contenus audiovisuels parfois générés par l’IA,
  • usurpation d’identités institutionnelles,
  • instrumentalisation d’actions physiques,
  • recours opaque à des influenceurs,
  • amplification par des réseaux de comptes inauthentiques.

Les campagnes autour des supposées “invasions” de punaises de lit à Paris, largement relayées sur les réseaux sociaux dans les mois précédant les Jeux, ont également illustré la capacité de certains narratifs à alimenter des dynamiques de déstabilisation informationnelle et réputationnelle à grande échelle.

Cet épisode illustre concrètement la manière dont des opérations informationnelles peuvent désormais cibler un écosystème économique entier sans nécessairement passer par une attaque informatique classique.

Vers des exercices de crise hybrides mêlant cyberattaques et manipulations de l’information

L’enjeu pour les organisations ne consiste pas à opposer les exercices de crise cyber traditionnels et ceux liés à la lutte contre les manipulations de l’information (LMI).

Les organisations les plus matures cherchent désormais à articuler ces approches à travers des dispositifs hybrides, mêlant exercices techniques, scénarios informationnels et crises combinant les deux dimensions.

Les manipulations de l’information partagent plusieurs caractéristiques avec les crises cyber : elles peuvent surgir brutalement, se propager très rapidement et générer des effets massifs en très peu de temps.

C’est précisément pour cette raison qu’elles doivent désormais être intégrées aux dispositifs d’entraînement des entreprises, testées dans les exercices de crise et préparées avant qu’une situation réelle ne survienne.

Sources

  • Synthèse de la menace informationnelle ayant visé les Jeux Olympiques et Paralympiques de Paris 2024, septembre 2024, VIGINUM (SGDSN)
  • Guide de sensibilisation à la menace informationnelle à destination des acteurs économiques français, décembre 2025, VIGINUM en
  • partenariat avec le CDSE

FAQ : lutte contre les manipulations de l’information (LMI)

Qu’est-ce que la lutte contre les manipulations de l'information (LMI) ?

La lutte contre les manipulations de l’information (LMI) désigne l’ensemble des actions visant à détecter, analyser et limiter les campagnes de désinformation, d’ingérence ou de déstabilisation informationnelle. Ces opérations cherchent généralement à influencer la perception d’une organisation, fragiliser sa réputation ou perturber son environnement économique et médiatique.

Pourquoi les entreprises sont-elles concernées par les manipulations de l’information ?

Les entreprises sont désormais directement exposées aux opérations informationnelles, notamment via les réseaux sociaux, les médias numériques ou les campagnes coordonnées d’influence. Ces attaques peuvent viser la réputation, la confiance des clients, celle des partenaires, des investisseurs ou encore les collaborateurs, sans qu’aucune attaque informatique classique ne soit nécessaire.

Quels risques les manipulations de l’information font-elles peser sur les organisations ?

Les campagnes de manipulation de l’information peuvent entraîner une perte de confiance, une dégradation de l’image de marque, une pression médiatique importante, des tensions avec les partenaires économiques ou encore des impacts financiers et opérationnels. Certaines opérations peuvent également générer des risques sécuritaires ou déstabiliser durablement un écosystème entier.

Quelle différence entre une cyberattaque et une manipulation de l’information ?

Une cyberattaque vise principalement les systèmes d’information, les données ou les infrastructures techniques d’une organisation. Une manipulation de l’information cible avant tout la perception, l’opinion et la confiance autour de l’entreprise. Les deux approches peuvent toutefois être combinées dans des crises hybrides mêlant incident cyber et pression informationnelle.

Pourquoi intégrer la LMI dans les exercices de gestion de crise ?

Les crises liées aux manipulations de l’information mobilisent des acteurs, des temporalités et des mécanismes très différents des incidents cyber classiques. Elles imposent aux organisations de gérer simultanément réseaux sociaux, médias, communication externe, influenceurs, partenaires et pression réputationnelle. Les exercices de crise doivent donc évoluer pour préparer les équipes à ces environnements informationnels complexes.

Quels types de scénarios faut-il intégrer dans les exercices LMI ?

Les exercices liés à la lutte contre les manipulations de l’information doivent intégrer des scénarios mêlant désinformation, campagnes virales, faux contenus audiovisuels, pression médiatique, usurpation d’identité institutionnelle, influence indirecte ou amplification sur les réseaux sociaux. L’objectif est de tester la coordination, les arbitrages et la capacité de réaction des organisations dans des contextes informationnels instables.

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